D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être Jean Marais. Quand d’autres se rêvaient pompiers, joueurs de football, rappeurs et se languissaient à découvrir les nouvelles aventures de Bruce Willis et Kevin Costner sur les écrans, je ne rêvais qu’à devenir un énigmatique bossu dans le Paris de la Régence, un aventurier de haut vol à la poursuite d’un bandit au masque vert, un noble chevalier au service des dames et du Roi de France, une Bête au lourd secret dans un château maléfique. Le sourire en coin, le regard comme atout majeur, la carrure d’un athlète, bondissant de créneaux en chevaux, une épée à la main. Assis à une table de collégien, je ne voyais derrière le tableau noir que les ombres gigantesques de Jean Marais, mon héros, ferraillant contre dix, le cœur vaillant. Et c’est avec beaucoup d’émotions que je me suis rendu, il y a un an, sur la tombe de l’une de mes idoles d’enfance.

« Jean Marais fut un homme béni des Dieux. Cet homme magnifique s’appelait de son vrai nom, quelle ironie, Villain ! Cet être exceptionnel n’a cessé d’être, du début à la fin de sa longue vie, toujours plus beau, encore plus beau ! » (Mylène Demongeot, 1999)

La tombe de Jean Marais au cimetière de Vallauris, en 2015.
La tombe de Jean Marais au cimetière de Vallauris, en 2015.

Il disait se « foutre de la postérité » mais personne n’a oublié Jean Marais. Acteur populaire des films de cape et d’épées (Le Bossu, Le Capitan, Ruy Blas, Le Capitaine Fracasse) ou d’aventures (L’honorable Stanislas, Le gentleman de Cocody, Train d’enfer), il est aussi une incarnation comique du génie du mal littéraire créé par Souvestre et Allain, le terrible Fantômas, face à un Louis de Funès vampirisant littéralement l’écran.

Jean Marais dans le rôle de "Ruy Blas" (1948).
Jean Marais dans le rôle de « Ruy Blas » (1948, BNF).

Sa vie, ainsi qu’une partie de sa carrière au théâtre et au cinéma, restent aussi associées à son pygmalion et compagnon Jean Cocteau, dont il défendit infailliblement la mémoire jusqu’à sa mort. De L’éternel retour à Orphée, en passant par l’inoubliable chef d’oeuvre La belle et la bête, « Jeannot » Marais (pour le distinguer de l’autre Jean) est entré dans la légende du cinéma français par la diversité de ses compositions mais aussi par l’image qu’il renvoyait au public, celle d’un homme au sourire permanent, à l’œil malicieux, conscient amusé de la chance de son destin et de ce qu’il devait à tous ses maîtres.

« Lorsque vous dites à Jeannot qu’il a le sens du panache, il ne répond pas. Il éclate de rire. Lorsque vous lui dites que ce sens du panache, avant de l’arborer au cinéma, il le manifeste dans la vie, il fait de même. Il lève les bras au ciel […] et éclate, à nouveau, d’un grand rire comme s’il n’avait passé sa vie qu’à faire le fou pour le plaisir. Et qu’à jouer le héros par hasard. » (Henry-Jean Servat, 1999)

Tombe de Jean Marais (détail rappelant La belle et la bête, de Cocteau).
Tombe de Jean Marais (détail rappelant La belle et la bête, de Cocteau).

Héros de l’ordinaire et de son époque aussi : pendant l’Occupation, il n’hésite pas à rosser publiquement un journaliste de Je suis partout qui s’était permis de critiquer une pièce de Jean Cocteau sans avoir assisté à la représentation. Cette anecdote est, depuis, passée à la postérité grâce à une scène du Dernier métro de François Truffaut. Publiquement, Jean Marais n’a jamais caché son homosexualité, quitte à s’exposer à des critiques en tous genres.

L'espace Jean Marais, à Vallaris, a été inauguré en 1991, en présence de l'artiste.
L’espace Jean Marais, à Vallaris, a été inauguré en 1991, en présence de l’artiste.

A la fin de sa vie, Jean Marais continuait à s’amuser, selon ses propres mots, en se consacrant à la poterie et la sculpture. Il s’établit à Vallauris, cité des potiers et des artistes, fréquentée régulièrement par Pablo Picasso. Un espace Jean Marais lui est consacré dans le centre-ville, offrant au visiteur quelques affiches et œuvres peintes ou sculptées, en entrée libre.

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Depuis 1998, Jean Marais repose dans le triste cimetière de Vallauris, dénué de tout charme ou poésie, loin de l’univers fantastique de Jean Cocteau. Le magnifique tombeau (dont les sculptures ont été réalisées par Marais lui-même) de l’acteur contraste justement avec le gris bétonné des autres sépultures. Visible de loin, il évoque au visiteur la magie envoûtante de créatures mi-homme mi-lion, lointaines parentes de la Bête qu’il interpréta au cinéma, tandis qu’un sphinx souriant veille sur le caveau. Le 7 janvier 2016, l’un de ces bustes a été dérobé – le deuxième mis en sûreté par un ami de Jean Marais jusqu’à la fin de l’enquête.

Un sphinx énigmatique veille sur le tombeau de Jean Marais depuis 1998.
Un sphinx énigmatique veille sur le tombeau de Jean Marais depuis 1998.
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