« A l’entrée du campo santo personnel du poète, une modeste cloche dans un bâti rustique, évoque le message sonore qu’elle sait provoquer sur les âmes sensibles. Le metteur en scène a bien œuvré et sur la dalle de son tombeau son dernier appel « Je suis toujours avec vous » entretient le dialogue. » (1967)
Lorsque Jean Cocteau s’éteint d’un œdème du poumon le 11 octobre 1963 dans sa maison de Milly-la-Forêt, Jean Marais est l’un des premiers à être au courant. Il arrive sur place très rapidement, désorienté, peinant à croire à l’impensable, la disparition de son ami, son amant, son maître, le poète adulé du tout-Paris, reflet fantastique et dandyesque d’une époque qui s’éloigne peu à peu. « Revêtu de son costume d’académicien, Jean était couché sur le lit qu’on avait descendu dans le salon. Sa belle épée, qu’il avait lui-même dessinée, sur lui. […] Que j’aimerais que la mort me prenne par la main et me fasse traverser véritablement ce miroir derrière lequel l’âme de Jean voyage ! […] Je reste debout et contemple les yeux fermés de mon poète. Cela me semble impossible qu’une telle âme, qu’un tel cœur, qu’une telle intelligence si violemment bonne s’arrêtent d’irradier leurs ondes. » Quelques heures plus tôt, la France apprenait aussi la mort d’Edith Piaf.
Une pléthore de livres, d’articles et désormais de sites internet ne suffit pas à embrasser toute l’oeuvre, immense, de Cocteau. Son influence sur les arts et son époque a été considérable. Poète, écrivain, cinéaste, scénariste, peintre, chorégraphe, académicien … que n’a-t-il fait sans jamais se départir de son talent ? Inclassable, comme tous les poètes, Cocteau survola son siècle en funambule, aimant plus que de raison, gardant en lui son regard bienveillant même sur les pires destins, réels ou fantasmés, issus de son imagination. Mondain, roi du Tout-Paris, André Breton disait de lui avec humour : « Un cocktail, des Cocteau ».
Amoureux de Milly-la-Forêt où il possédait une maison, Cocteau décora en toute liberté la petite chapelle séculaire Saint-Blaise en y intégrant des images de « simples », ces plantes médicinales utilisées par les ecclésiastiques du Moyen Âge qui donnèrent leur nom complet à l’édifice. Pour un prix modeste de 3€, on peut visiter ce petit jardin et l’intérieur de la chapelle pour admirer l’oeuvre du poète : un Christ, central, ressuscité au milieu de gardes romains qui font semblant de ne rien voir ; et un petit chat dont les pattes servent d’abri à la signature du poète. La voix d’outre-tombe de Jean Marais explique au visiteur ce qu’il voit et doit comprendre des murs peints par l’artiste.
Embaumé, le poète est d’abord enterré à côté de la chapelle. Il repose à l’intérieur, sous une dalle offerte par la ville de Menton (dont il était citoyen d’honneur) depuis le 23 avril 1964. Quelques semaines plus tard, son ami Arno Breker offre à la chapelle un buste représentant Cocteau, remis en présence de Marcel Pagnol et René Clair – on peut toujours l’admirer près de la pierre tombale, derrière une vitre.
A l’occasion de la cérémonie qui fit de Cocteau un citoyen d’honneur de Milly-la-Forêt, le maire s’adressa au maître pour lui exprimer le sentiment partagé de tous les habitants : « J’espère que vous ne nous quitterez pas ». Sur la pierre tombale, on peut lire aujourd’hui l’épitaphe suivante, celle d’un poète dont l’oeuvre universelle lui survivra encore longtemps : « Je reste avec vous ».
« Tu as dit dans Le Testament d’Orphée : « Faites semblant de pleurer, mes amis, puisque le Poète ne fait que semblant d’être mort ». Jean, je ne pleure pas. Je vais dormir. Je vais m’endormir en te regardant, et mourir, puisque désormais je ferai semblant de vivre. » (Jean Marais)