« Dans la littérature de ce siècle, Alphonse Daudet reste, au premier rang, comme un maître admirable de l’émotion, de la grâce et de l’ironie. Son style est inimitable, et nul autant que lui n’a pu faire vibrer dans les mots la sensation, toute la sensation éprouvée jusqu’au fond du cœur, jusqu’au bout des nerfs. Presque tous ses livres sont des chefs-d’oeuvre, et plusieurs des personnages créés par son génie d’observation, si profond et si aigu, ont atteint la hauteur du type. Il a eu cette grande joie et cette suprême récompense d’entendre dire, de son vivant, un « Delobelle », un « Tartarin », comme Molière a entendu dire un « Célimène, un « Tartuffe ». (François Coppée, 1897)

Vous qui passez sans me voir … chantait le poète ! Dans cette petite allée du Père-Lachaise où reposent Molière et La Fontaine, immanquables, un petit coup d’œil au hasard ne permet presque pas de voir l’angle de la chapelle où repose une autre gloire de la littérature française, l’écrivain Alphonse Daudet. Un médaillon sculpté et un œil qui semble regarder malicieusement le passant. On pourrait passer mille fois devant sans le voir – ce qui est souvent le cas – mais quand on l’a repéré, on se prend aussi à sourire de savoir apparaître, coincé entre deux autres chapelles, la figure du père de plusieurs grands classiques de la littérature du XIXe siècle !

Avec Alphonse Daudet, l’accent provençal semble vous venir comme par enchantement, le soleil illumine et chasse tous les démons quotidiens. Qu’il suffise de se replonger avec bonheur dans les Lettres de mon moulin pour que les gaudrioles du midi égayent votre journée : de la chèvre perdue et insolente de Monsieur Seguin à l’énigmatique Arlésienne, le lecteur du XXIe siècle goûte aux contes et fables enchantées, pleines de malice d’un maître qui change de style comme de héros. Elles semblent écrites pour notre avenir : matérialistes, écoutez La légende de l’homme à la tête d’or ; carriéristes hypocrites, prenez garde à La mule du pape !

Et Tartarin de Tarascon, probablement le personnage le plus célèbre de l’oeuvre de Daudet, semble hanter encore la petite cité qui l’a inspiré, à tel point qu’une statue orne depuis peu une petite place près de la mairie de Tarascon, veillant à museler la terrible tarasque près du château. Tartarin, c’est un peu de tous les provençaux, dans leurs excès et dans leur beauté d’âme.
« Il n’y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu’à Nîmes, qu’à Toulouse, qu’à Tarascon. L’homme du Midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire. […] Allez vous-en dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez que ce diable de pays où le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. […] Ah ! le seul menteur du Midi, s’il y en a un, c’est le soleil … Tout ce qu’il touche, il l’exagère ! … Qu’est-ce que c’était que Sparte au temps de sa splendeur ? Une bourgade … Qu’est-ce que c’était qu’Athènes ? Tout au plus une sous-préfecture … et pourtant dans l’Histoire, elles nous apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en a fait … (Alphonse Daudet, Tartartin de Tarascon, 1872)

Un autre roman, plus autobiographique, fit également le succès de son auteur : Le Petit Chose (1868), là aussi passé dans le langage courant pour désigner une personne fragile, souffre-douleur et un peu candide.

Écrivain du Midi, Alphonse Daudet ? Là aussi, le soleil si bien décrit semble exagérer un peu fort … bien qu’il soit né à Nîmes et propriétaire d’un moulin à Fontvieille, pouvait-on trouver écrivain plus parisien que Daudet ? Ami des grands auteurs de la capitale, publiant dans des journaux à tirage national, il déclarait volontiers son envie d’écrire en provençal les récits de sa jeunesse mais sa difficulté devant les souvenirs si tristes qu’ils lui inspiraient. Et c’est à Paris qu’il s’éteint prématurément, le 16 décembre 1897, dans son appartement de la rue de l’Université.

Alphonse Daudet était malade depuis des années, tout le monde le savait et il ne s’en cachait pas. Le 15 au soir, après un bon dîner, l’écrivain fut pris de syncope, avec une horrible impression d’étouffer ; on fit appeler les docteurs Potain et Gilles de la Tourette mais ils ne purent que constater la mort. Un journaliste l’annonce à son ami Emile Zola quelques heures plus tard, l’écrivain ne veut pas croire la nouvelle : « Daudet était pour moi un vieux camarade ; plus qu’un camarade, un ami, un grand ami ! ». Le lendemain matin, Le Figaro, pour lequel il collabora, écrit : « Ce n’est pas l’heure de dire ici ce que fut ce merveilleux écrivain, toujours poète, même quand il écrivait en prose. Sera-t-il même besoin de le dire demain ? Qui donc ne sait pas par cœur l’oeuvre de Daudet ? »

Sur son lit de mort, Alphonse Daudet reçoit une dernière visite de tous ses plus chers amis puis son corps est placé dans un triple cercueil capitonné de laine blanche. Après une cérémonie à la basilique Sainte-Clotilde, l’écrivain est inhumé au cimetière du Père-Lachaise devant une large assistante. Selon les volontés de la famille, Emile Zola, son plus vieil ami, est le seul à prononcer un discours. Il déclare, très ému : « La patrie française a perdu une de ses gloires. Qu’il dorme donc enfin son bon sommeil d’immortalité, sous les couronnes et sous les palmes, l’écrivain qui a tant travaillé, l’homme qui a tant souffert, mon frère deux fois sacré par le génie et par la douleur. »

En 1899, le sculpteur Alexandre Falguière est chargé de réaliser un médaillon pour orner la chapelle où repose Alphonse Daudet, presque anonyme. Il a le temps d’achever le modèle mais meurt avant d’avoir vu le projet définitif achevé.